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films à voir ou à éviter
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carnetsNul plaisir n'a goût pour moi sans communication. (Montaigne)
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June 24 Où est passé l'engagement?Je me souviens d’une époque où les « connus » s’engageaient pour des causes. Je me souviens de pétitions qui circulaient à tout va contre le Vietnam, ou pour l’avortement (le manifeste des salopes), je me souviens surtout de Camus qui fut le seul à hurler en éditorial de Combat contre l’explosion atomique sur Hiroshima pendant que tous applaudissaient. .. Ce temps est révolu. Aujourd’hui le système a endormi les consciences, on fait des courbettes au prince, on s’incline bien bas devant les puissants pour ne pas être écarté, voire écrasé. Il n’existe plus de grandes voix, de grandes gueules pour s’indigner. Où sont les Voltaire? Les Hugo ? Les Zola ? Moi, je m’indigne toute seule ou avec toute une bande de solitaires comme moi, de non connus, de non reconnus, et notre impuissance m’enrage.
Avec nos impôts, des préfets, des gendarmes, des policiers, des avions qui décollent, des camps qui se construisent et se remplissent, l’Etat méprise l’homme. Je sais qu’il ne l’a jamais vraiment respecté, surtout le petit, l’insignifiant, l’étranger. Oui, l’étranger, le sans papier, celui qui a fui un régime contraignant, un danger, ou qui est venu simplement chercher de quoi manger dans ce pays riche qui est le nôtre. Alors avec nos impôts, avec les leurs aussi car ces sans papier bizarrement en paie, comme ils cotisent à la sécurité sociale sans jamais en bénéficier, l’Etat les arrête au petit matin, les enferme dans ces infâmes camps, les expédie dans leur pays d’origine si ce pays donne son accord pour le retour. Et de nombreux drames humains sont noués : des enfants se retrouvent soudain orphelins, des femmes enceintes sont secouées et maltraitées jusqu’à l’aéroport, des hommes malades sont sans ménagement ramassés, des hommes et des femmes sont voués à la peine de mort qui les attend dans leur pays, ou à des châtiments bien humiliants.
Où sont passés les hommes et femmes engagés ? Où sont-ils ces écrivains, peintres, scientifiques, musiciens ? Où s’héberge leur révolte, leur colère ? Bien sûr la presse est soumise aujourd’hui, elle n’a plus la latitude de libérer sa parole pour ne pas déplaire au petit prince colérique qui nous gouverne à grands scoops médiatiques. Mais il est encore possible de passer un message par le Net, de faire signer une pétition par ce canal qui n’est pas encore totalement muselé. Sauf… sauf qu’ils sont transparents, inexistants, ou si apeurés qu’ils se terrent, préférant dire tout bas ce qu’il faudrait hurler très fort. Alors ce sont les sans parole, les petits, les inconnus comme moi qui hurlent et qu’on n’entend pas parce que nos voix sont insignifiantes, juste celles de pauvres petits français, tellement isolés, à peine intelligents, si naïfs et idéalistes, si rien du tout, qu’ils ne leur font même pas peur. Mais j’espère qu’un matin, (c’est vrai je suis naïve) les grandes voix (lesquelles ? où sont-elles planquées ?) s’élèveront enfin dans toute l’Europe pour dire NON au régime fascisant qui s’installe, pour dire NON à la finance qui nous appauvrit, pour dire NON à la politique xénophobe de nos dirigeants…. Pour dire NON. PS: Je parlais des intellectuels français formatés... parce que heureusement il y a CHOMSKY et compagnie: voir le site de là-bas.org.
May 05 Quand on parle de mai 68.Quarante ans plus tard, le monde n’a pas changé. Quarante ans plus tard, j’ai l’impression qu’au contraire des attentes, de cet élan formidable que fut mai 68, il ne reste que peu de choses des luttes ouvrières et étudiantes. Actuellement quand on entend parler de 68, c’est une parenthèse, en somme pas grand-chose. Pourtant cette foi qu’un monde meilleur pouvait arriver fut le ciment de ces jours de lutte. On se souvient seulement des discours gauchistes voire ultra gauchistes des ces jeunes en révolte, et qui pour la plupart étaient à l’ENA, à Normale Sup, à Sciences Po, et qui sont parfois devenus des bobos tranquilles et qui osent dire « heureusement que nos idées n’ont pas été appliquées » ! Le reniement. On oublie. C’est mode d’en parler, anniversaire oblige, mais on en parle de travers, sans compter le discours de Sarkozy pendant la campagne électorale truffé d’incohérence, lui qui n’était pas dans les rues, ni dans les amphis, ni dans les usines. Comme si 68 se résumait à la libération des mœurs, à la dégradation des valeurs morales, au manque de valeurs, à la dépravation. Quel tissu de conneries ! Des valeurs, justement, il y en avait plein les rues. Plein les têtes. Des valeurs de partage, de solidarité, de tolérance, de liberté, de juste équilibre entre les hommes. Ces valeurs-là, personne n’en dit mot. Ce mouvement était un mouvement de confiance en l’avenir, il ne s’agissait pas seulement de dénoncer les sectarismes, le sexisme, la rigidité morale de l’époque et son lot de censures. Il s’agissait de partager ses idées, de discuter, de progresser ensemble vers un consensus égalitaire. Que les patrons cessent de considérer leurs salariés comme du bétail, que les politiques cessent de considérer les français comme des ânes sans culture, sans pensée, sans l’ombre d’une approche politique des problèmes, que les professeurs cessent de considérer leurs étudiants comme des vases à remplir et non comme des êtres capables de réflexion et d’engagement, que les syndicats cessent de s’entendre sur le dos de leurs adhérents tellement inaptes à gérer par eux-mêmes les conflits sociaux. Mai 68, c’est justement au-delà des corporatismes, au-delà du consensuel préjugé des classes sociales, au-delà des clivages politiques. D’ailleurs la gauche a détesté mai 68, tout lui échappait, elle ne contrôlait plus rien. De toute façon personne ne comprend rien à ce mai-là. Il eut lieu aussi à Prague, il eut lieu aussi au Brésil, et dans d’autres parties du monde. Tout bougeait, une année, un moi charnière. L’humanité en mouvement. Pour tout changer. Les utopies brassées en cette période n’apportèrent malheureusement pas de changement notable dans les usines. Dans les relations patronales et ouvrières s’entend, mais elles permirent à des gens de se rencontrer enfin, de s’enrichir de la parole de l’autre, d’ouvrir sa propre parole aux autres. On travaillait dans la même entreprise et on ne se connaissait pas, on n’aurait même jamais pensé que cet autre qu’on croisait le matin, au changement de poste avait des idées, et des idées qui n’étaient pas forcément les mêmes, mais qu’on pouvait entendre, qu’on pouvait contester et parfois approuver. La tendance est le reniement : mai 68, on s’est bien amusé ! voilà ce qui reste.
On s’est bien amusé. Peut-être aussi, les pavés qu’on jetait, les gaz qu’on recevait, c’était digne d’un Charlot. Alors, ils n’ont fait ça que pour s’amuser ? Les ouvriers qui ont tenu toute une quinzaine dans leur usine, n’ont fait ça que pour s’amuser. Demandez aux survivants de Rhodia… de l’amusement ce combat ? Seulement de l’amusement ? Allons donc ! La presse actuelle veut nous le faire croire, oublions donc cette euphorie, passons aux choses sérieuses et les choses sérieuses vous savez bien : ce sont les voyages de notre président, ce sont les petites phrases des politiques, c’est le foot. Personne n’a jamais pu expliquer les origines de ce mouvement, encore aujourd’hui, on ne sait pas pour quelles raisons une petite algarade estudiantine s’est terminée par ces flots de mécontents dans les rues. Qu’importe de comprendre, mais au moins qu’on ne dise pas que c’était une belle bouffée d’air que se permettait une jeunesse flouée par la rigidité morale. Ce qu’on veut nous faire croire. Surtout, ne recommencez pas. C’est inutile, voyez comme ça se termine, vos révoltés deviennent des hommes pantouflards et satisfaits. N’est-ce pas July ? N’est-ce pas Kouchner ?
April 23 le voyageVoyage au bout de la nuit. Quichottine en parle dans un de ses billets, et je réponds plus longuement ici car ce roman fut pour moi une révélation essentielle. J’avais 20 ans et aucune obligation de le lire. Il est venu à moi normalement, j’en avais entendu parlé, j’avais étudié des extraits pour le bac peut-être, je l’ai pris sur l’étagère de la bibliothèque universitaire par gourmandise. Un voyage, une nuit… Je ne m’attendais peut-être pas à ce qui allait m’arriver. - bah ! m’a-t-on dit, cet antisémite vomitif, tu lis ça ? - Ah, bon ! … Et pourquoi pas ? Doit-on rejeter d’office tout écrit qui ne colle pas aux valeurs bien pensantes ? J’ai chassé de mon esprit cet antisémitisme, et je suis partie sur ce bateau. Oh ! Je ne l’ai pas pris tout de suite, l’Afrique, l’Amérique, c’était pour plus tard, au début ce sont les tranchées, la boue, l’ignominie. Au début Bardamu la honnit : « soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. » comme il refuse aussi l’amour qui est « l’infini mis à la portée des caniches ». Drôle d’univers dans lequel plonge une jeune fille qui a peut-être en elle encore tant d’espoir pour son futur. A moins que… Oui, à moins que déjà elle ne soit entachée de la brutalité de l’espèce humaine. Elle a tout lu sur les camps, elle a dévoré Primo Lévi, Robert Anthelme. Elle sait. Céline ne fait que confirmer la noirceur du monde, cette mort qui rôde partout déjà dans le corps dès la naissance, inscrite dans la chair, chair à canon, chair à esclaves, chair à vanité et vacuité… « Il n’y a pas de vanité intelligente. C’est un instinct. Il n’y a pas d’homme non plus qui ne soit avant tout vaniteux. Le rôle du paillasson admiratif est à peu près le seul dans lequel on se tolère d’humain à humain avec quelque plaisir ». Je retrouve les phrases, moi aussi d’instinct, mon livre a tant servi que celles qui furent lues et relues se détachent peu à peu et me viennent de suite au regard. Le rôle de paillasson… oui, ça marque à 20 ans de se dire que voilà la vie sociale résumée d’emblée. Je n’ai jamais eu de démenti, en tous cas pas dans le monde du travail où s’agitent les pantins de la faim. De la faim de reconnaissance. J’existe, je fais ça, ça, je fais gagner la boîte, je suis bon, le meilleur, oui, j’écrase un peu les autres au passage… mais c’est pour l’entreprise, etc. Je me reconnais ? Aussi. Je n’ai pas d’entreprise à sauver, mais personne n’est à l’abri, pas la peine de se prendre pour mieux que les autres. Autant que faire ce peut je défends mes valeurs, mais aussi ma petite existence pitoyable. Abandonner l’amour propre, écrit Céline, c’est devenir léger. Comme un paillasson ! Après ? Après, on fait comme on peut. Mais il y a aussi des cœurs bons dans le roman, ils sont si rares qu’ils valent d’être soulignés. C’est Molly en Amérique, et c’est Achille en Afrique, et Bardamu le regardant dormir le trouve bien ordinaire et regrette : « ce serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons et les méchants ». Mais le voyage continue jusqu’au bout de la nuit, et Ferdinand Bardamu s’enfonce au cœur de cette humanité qui fait froid, je me souviens du passage de Lola qui fait soigner sa mère atteinte d’un cancer du foie, et il lui dit qu’elle est inguérissable et même que c’est héréditaire. Lola se décompose. Oui, la mort est héréditaire, pardi ! Aucun médecin ne peut la soigner, ils prennent le pognon, mais on crève quand même. Et on crève aussi sous les machines infernales de l’usine où le chronomètre impose la cadence, on crève partout, à petit feu ou très vite. Quelle importance, petits vermisseaux que nous sommes, et puis en vol on prend quand même de bons moments et on en fait un chagrin juste pour s’occuper avant de mourir : « c’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir », écrit-il en quittant Molly. Pour devenir soi-même. Combien cette petite expression de rien du tout peut se développer à l’infini de chacun. Un chagrin. Devenir soi-même. J’ai longtemps divagué sur cette petite phrase, parce que du chagrin, j’en avais déjà ma dose à 20 ans, et je ne sais pas si je suis devenue moi-même pour autant, il m’a fallu plus de temps sûrement, le temps d’une digestion lente, et le parcours que j’ai suivi n’était pourtant pas désespéré, il était porteur de foi puisque j’ai donné vie. Mais Céline dirait que c’est biologique, atavique cette reproduction forcenée. N’empêche que c’est bien le plus bel amour que je connaisse, un instinct, un égoïsme de plus, car ils n’ont pas demandé à naître. Ils sont là chauds, vivants, avec leur chagrin aussi. Et puis « le bonheur sur terre ça serait de mourir avec plaisir, dans du plaisir…le reste c’est rien du tout, c’est de la peur qu’on ose pas s’avouer, c’est de l’art. » De l’art. De la peur. Et l’art qui sursoit la peur. Ecrire pour la conjurer, peindre, composer, sculpter c’est vivre au-delà d’elle. C’est l’apprivoiser un peu, engager se tête et son corps dans ce plaisir qui sublime. Et aimer. Un verbe qu’il ne conjugue pas. Un verbe qui n’est pas dans les marges du livre, absent. Comme si le mot « âme » de la même racine n’en avait pas besoin. Comme si pour « la sauver » il s’imposait ce silence. Mais dans ce silence, il dit son peu de foi en l’humanité, il la décapite de ses agitations amoureuses grandiloquentes, y compris l’amour de sa mère sur lequel il ironise fort méchamment. Alors pourquoi ce livre ? Pour tout ce que je viens de dire et bien plus encore, oui bien plus. Cette lucidité : descente aux plus profond des miasmes qui sommeillent en nous, rien ne lui échappe, toutes nos lâchetés qui par la sienne s’étalent au grand jour, tous nos petits tours de passe-passe pour vivre encore et encore, avoir son bout d’os à ronger, nos mesquineries pour écraser les autres, nos ressentiments amères qui empoisonnent l’ordinaire, notre impossible langage qui ne peut être entendu qu’à moitié dans le meilleur des cas. Notre solitude si lourde, immense. Cette dénonciation : des pantins que nous sommes, tenus en laisse par nos dirigeants avides, de cette patrie bouffeuse de chair, de ces usines bouffeuses d’âmes, de ces nantis qui bouffent sur le dos des autres, etc. Cette langue : magique. Il suffit d’écouter Fabrice Lucchini pour comprendre.
March 01 InsomnieQuand la nuit s’installe dans la morosité et que frétillent en moi les douleurs habituelles qui voudraient encore que je les caresse, je prends sur l’étagère l’un des romans commencé depuis des siècles et que je lis à petite dose. J’en ai plusieurs qui sommeillent alternativement : « Vivre pour la raconter », de Gabriel Garcia Marquez, « La montagne de l’âme » de Gao Xingjian, et "Cassandre" de Christa Wolf. Je pense que je ne les terminerai jamais, je les ouvre, ils me passionnent chaque fois que j’ai les yeux dedans, puis, pour je ne sais quelle raison je m’en détourne pendant des mois. Le plus avancé est celui de Garcia Marquez. J’ai relu deux fois son « Cent ans de solitude », avec le même plaisir, ma première lecture provoqua une tempête dans ma cervelle, je n’avais jamais rien lu d’aussi foisonnant, joyeux, dérisoire, fracassant, hilarant et grave à la fois. Je me régale avec son autobiographie, mais je suis fainéante. J’avance un chapitre ou deux pages, c’est selon, puis je me prends à rêver. Ce qui est sûr c’est que j’ai chaque fois l’impression de l’avoir quitté la veille, c’est comme une assurance que la mémoire fonctionne. Par contre le livre de Gao Xingjian me demande plus d’efforts, son écriture est magnifique, c’est pourquoi je le saisis le moins possible, parce qu’à chaque fois je suis comme un étranger dans une contrée inexplorable, même si je me souviens très bien du personnage et de sa quête, je me perds vite dans la forêt, tout comme le dernier des personnages que j’ai abandonné en route. J’admire la couverture du livre exécutée de ses propres pinceaux, qui se lit à l’endroit ou à l’envers, et de quelle que façon qu’on la regarde surgit le mystère insondable d’un rocher, une brume, d’un sommet, métaphore d’un impossible voyage, d’une destinée douloureuse, d’un espoir inaccessible. J’avais visité son exposition à la charité de Marseille, et je m’en souviens comme d’un moment éblouissant ; tous ces verts et gris évanescents, jeux de lumières, jeux d’ombres épinglés aux ouvertures de la coupole blanche me donnaient de la voltige, j’étais comme sur un fil, le fil tendu de l’éphémère, et de l’intensité de ces minutes bénies renaît intacte l’émotion éprouvée devant le trait épuré d’un trajet de vie. Puis je tends la main vers celui de Christa Wolf et sa Cassandre qu’elle recherche jusqu’au berceau de notre civilisation en Crète, dans les pas de la civilisation minoenne, où écrit-elle, la femme avait, elle en est persuadée, un égal pouvoir avec celui de l’homme, et malgré la légendaire tyrannie de Minos. Elle cherche, fouille, parcourt les traces de la mythique Cassandre, celle qu’on ne croyait jamais, qu’on traitait de folle et qui pourtant savait. Ses prédilections désastreuses se sont toujours vérifiées. Christa Wolf s’interroge à toutes les pages sur ce rôle-là dans l’histoire des hommes qui n’écoutent jamais et préfèrent l’internement de ces oracles plutôt que leur raisonnement. Et toujours depuis, de désastre en désastre, ils n’entendent bien que ceux qui les soutiennent. Et je ferme les yeux tout à mon rêve mythique. | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||