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July 27 Dante et les autres...Je me demande pour quelles raisons je suis émue quand je visite un lieu propre à un auteur qui me touche, à un musicien et même à des personnages historiques. Sans doute, ces raisons sont nombreuses, certaines faciles à décrypter d’autres obscures et inconscientes. Pour la maison de Dante, par exemple, auteur dont je n’ai jamais fréquenté les écrits (j’y viens), j’étais toute frissonnante. Il porte depuis des siècles l’auréole du grand Amour, le rare, le pur, l’exceptionnel. Pourtant je suis persuadée qu’il était un homme ordinaire dans la vie quotidienne, avec ses colères, ses insuffisances, de l’arrogance peut-être, de l’orgueil sûrement… tout génie a sa part sombre et n’applique pas forcément les préceptes qu’il édicte, tout génie a sa part humaine et heureusement en somme, sa chair le ramène à une dimension palpable. Et quel est cet Amour qu’il idéalisa dans la Nuova Vita ? Qui est réellement Béatrice ? Est-ce vraiment cette jeune enfant de 9 ans qu’il connut à 12 ans et qui épousa (les mariages étaient de longues dates arrangés) un Donati ? Si elle avait vécu au-delà de sa vingt-cinquième année, si elle avait vieilli normalement, l’aurait-il choisie pour modèle, pour sainte ? Certains pensent que Béatrice et Philosophie sont les mêmes… je ne débattrai de ce que je ne connais pas. Par contre ce que je connais et reconnais, ce sont ces émotions. Ce frémissement, cette chair de poule. Je suis tout à coup emportée loin dans le temps à regarder, à Sarlat, la fenêtre d’Etienne de la Boétie, et Montaigne qui arrive à cheval avec son admiration pour le poète. A Ambroise, je mets mes pas dans ceux de Leonard de Vinci tout excité par ses nouvelles découvertes, je le vois étendu sur ce lit qui fut peut-être le sien (le doute ne me quitte jamais, les reconstitutions parfois m’énervent). J’admire sa longue chevelure blanche de chercheur inlassable, son écriture fine et serrée qui dérape sur le parchemin et égrène quelques-unes de ses pensées. Je parcours le clos Lucé sur ses pas, et au château je le cherche un peu qui prépare les réjouissances du grand François de feux d’artifice gigantesques et colorés… mais une autre figue s’impose, celle d’Anne de Bretagne que je vais retrouver à Blois et à Chenonceau. Veuve si jeune, si pieuse et absente de la vie, comment a-t-elle pu vivre ainsi à genoux d’un lieu à l’autre ? Voilà, je m’égare, je suis autre, je suis ailleurs… Il suffit d’un mur, d’une chaise, d’un pont, d’une fenêtre… L’imagination fait le reste. Ces personnes de chair et de sang qui ne sont aujourd’hui que particules m’envahissent. Même sur les sites préhistoriques et moyenâgeux, je m’invente ces ancêtres qui luttent pour qu’aujourd’hui je sois là à frissonner dans leurs demeures (la Roque St Christophe). Et Lourmarin, l’an passé, moi qui ne fréquente pas les cimetières, je suis allée sur celle de Camus. Une pierre grossière sur laquelle sont gravés son nom et ses dates : 1913-1961 est posée sur le devant pour le signaler. Pas de dalle, pas de marbre, un laurier et de la lavande. A ses côtés celle de son épouse, tout aussi sobre, et moi qui prie alors que je n’en connais plus aucune de ces prières de misère et que depuis si longtemps je ne crois ni à l’enfer ni au paradis. Surprise, je me reprends et je suis dans « la chute » à Amsterdam… dans cette eau noirâtre, nauséabonde où l’écrivain raconte les méandres qui l’habitent. Qu’est-ce qui court sous ma peau et m’emporte soudain ? J'en connais tant qui n’éprouvent aucune sensation particulière dans ces lieux d’hier. Peut-être suis-je plus sensible à la chaîne humaine qui s’est tressée depuis l’apparition des hommes, à toutes ces poussières qui voltigent autour de nous et qui ont fertilisé les terres d’œuvres magnifiques et dans lesquelles je suis partie prenante, entièrement là et nulle part ailleurs. « Puis quand ces ombres furent si loin de nous que nous ne pouvions plus les voir, une pensée nouvelle entra en moi, de qui plusieurs autres naquirent ; et j’ondoyai tant de l’une à l’autre que je fermai les yeux de plaisir, et que ma pensée se changea en rêve ». (Fin du Chant XVIII de la Divine Comédie de Dante). Cette citation est tout à fait hors
contexte, mais correspond si justement à ce que j’ai tenté de partager, en feuilletant le gros livre qui m'attend, je m'arrête comme par hasard sur ces mots: le plaisir, le rêve. June 24 Où est passé l'engagement?Je me souviens d’une époque où les « connus » s’engageaient pour des causes. Je me souviens de pétitions qui circulaient à tout va contre le Vietnam, ou pour l’avortement (le manifeste des salopes), je me souviens surtout de Camus qui fut le seul à hurler en éditorial de Combat contre l’explosion atomique sur Hiroshima pendant que tous applaudissaient. .. Ce temps est révolu. Aujourd’hui le système a endormi les consciences, on fait des courbettes au prince, on s’incline bien bas devant les puissants pour ne pas être écarté, voire écrasé. Il n’existe plus de grandes voix, de grandes gueules pour s’indigner. Où sont les Voltaire? Les Hugo ? Les Zola ? Moi, je m’indigne toute seule ou avec toute une bande de solitaires comme moi, de non connus, de non reconnus, et notre impuissance m’enrage.
Avec nos impôts, des préfets, des gendarmes, des policiers, des avions qui décollent, des camps qui se construisent et se remplissent, l’Etat méprise l’homme. Je sais qu’il ne l’a jamais vraiment respecté, surtout le petit, l’insignifiant, l’étranger. Oui, l’étranger, le sans papier, celui qui a fui un régime contraignant, un danger, ou qui est venu simplement chercher de quoi manger dans ce pays riche qui est le nôtre. Alors avec nos impôts, avec les leurs aussi car ces sans papier bizarrement en paie, comme ils cotisent à la sécurité sociale sans jamais en bénéficier, l’Etat les arrête au petit matin, les enferme dans ces infâmes camps, les expédie dans leur pays d’origine si ce pays donne son accord pour le retour. Et de nombreux drames humains sont noués : des enfants se retrouvent soudain orphelins, des femmes enceintes sont secouées et maltraitées jusqu’à l’aéroport, des hommes malades sont sans ménagement ramassés, des hommes et des femmes sont voués à la peine de mort qui les attend dans leur pays, ou à des châtiments bien humiliants.
Où sont passés les hommes et femmes engagés ? Où sont-ils ces écrivains, peintres, scientifiques, musiciens ? Où s’héberge leur révolte, leur colère ? Bien sûr la presse est soumise aujourd’hui, elle n’a plus la latitude de libérer sa parole pour ne pas déplaire au petit prince colérique qui nous gouverne à grands scoops médiatiques. Mais il est encore possible de passer un message par le Net, de faire signer une pétition par ce canal qui n’est pas encore totalement muselé. Sauf… sauf qu’ils sont transparents, inexistants, ou si apeurés qu’ils se terrent, préférant dire tout bas ce qu’il faudrait hurler très fort. Alors ce sont les sans parole, les petits, les inconnus comme moi qui hurlent et qu’on n’entend pas parce que nos voix sont insignifiantes, juste celles de pauvres petits français, tellement isolés, à peine intelligents, si naïfs et idéalistes, si rien du tout, qu’ils ne leur font même pas peur. Mais j’espère qu’un matin, (c’est vrai je suis naïve) les grandes voix (lesquelles ? où sont-elles planquées ?) s’élèveront enfin dans toute l’Europe pour dire NON au régime fascisant qui s’installe, pour dire NON à la finance qui nous appauvrit, pour dire NON à la politique xénophobe de nos dirigeants…. Pour dire NON. PS: Je parlais des intellectuels français formatés... parce que heureusement il y a CHOMSKY et compagnie: voir le site de là-bas.org.
May 05 Quand on parle de mai 68.Quarante ans plus tard, le monde n’a pas changé. Quarante ans plus tard, j’ai l’impression qu’au contraire des attentes, de cet élan formidable que fut mai 68, il ne reste que peu de choses des luttes ouvrières et étudiantes. Actuellement quand on entend parler de 68, c’est une parenthèse, en somme pas grand-chose. Pourtant cette foi qu’un monde meilleur pouvait arriver fut le ciment de ces jours de lutte. On se souvient seulement des discours gauchistes voire ultra gauchistes des ces jeunes en révolte, et qui pour la plupart étaient à l’ENA, à Normale Sup, à Sciences Po, et qui sont parfois devenus des bobos tranquilles et qui osent dire « heureusement que nos idées n’ont pas été appliquées » ! Le reniement. On oublie. C’est mode d’en parler, anniversaire oblige, mais on en parle de travers, sans compter le discours de Sarkozy pendant la campagne électorale truffé d’incohérence, lui qui n’était pas dans les rues, ni dans les amphis, ni dans les usines. Comme si 68 se résumait à la libération des mœurs, à la dégradation des valeurs morales, au manque de valeurs, à la dépravation. Quel tissu de conneries ! Des valeurs, justement, il y en avait plein les rues. Plein les têtes. Des valeurs de partage, de solidarité, de tolérance, de liberté, de juste équilibre entre les hommes. Ces valeurs-là, personne n’en dit mot. Ce mouvement était un mouvement de confiance en l’avenir, il ne s’agissait pas seulement de dénoncer les sectarismes, le sexisme, la rigidité morale de l’époque et son lot de censures. Il s’agissait de partager ses idées, de discuter, de progresser ensemble vers un consensus égalitaire. Que les patrons cessent de considérer leurs salariés comme du bétail, que les politiques cessent de considérer les français comme des ânes sans culture, sans pensée, sans l’ombre d’une approche politique des problèmes, que les professeurs cessent de considérer leurs étudiants comme des vases à remplir et non comme des êtres capables de réflexion et d’engagement, que les syndicats cessent de s’entendre sur le dos de leurs adhérents tellement inaptes à gérer par eux-mêmes les conflits sociaux. Mai 68, c’est justement au-delà des corporatismes, au-delà du consensuel préjugé des classes sociales, au-delà des clivages politiques. D’ailleurs la gauche a détesté mai 68, tout lui échappait, elle ne contrôlait plus rien. De toute façon personne ne comprend rien à ce mai-là. Il eut lieu aussi à Prague, il eut lieu aussi au Brésil, et dans d’autres parties du monde. Tout bougeait, une année, un mois charnière. L’humanité en mouvement. Pour tout changer. Les utopies brassées en cette période n’apportèrent malheureusement pas de changement notable dans les usines. Dans les relations patronales et ouvrières s’entend, mais elles permirent à des gens de se rencontrer enfin, de s’enrichir de la parole de l’autre, d’ouvrir sa propre parole aux autres. On travaillait dans la même entreprise et on ne se connaissait pas, on n’aurait même jamais pensé que cet autre qu’on croisait le matin, au changement de poste avait des idées, et des idées qui n’étaient pas forcément les mêmes, mais qu’on pouvait entendre, qu’on pouvait contester et parfois approuver. La tendance est le reniement : mai 68, on s’est bien amusé ! voilà ce qui reste.
On s’est bien amusé. Peut-être aussi, les pavés qu’on jetait, les gaz qu’on recevait, c’était digne d’un Charlot. Alors, ils n’ont fait ça que pour s’amuser ? Les ouvriers qui ont tenu toute une quinzaine dans leur usine, n’ont fait ça que pour s’amuser. Demandez aux survivants de Rhodia… de l’amusement ce combat ? Seulement de l’amusement ? Allons donc ! La presse actuelle veut nous le faire croire, oublions donc cette euphorie, passons aux choses sérieuses et les choses sérieuses vous savez bien : ce sont les voyages de notre président, ce sont les petites phrases des politiques, c’est le foot. Personne n’a jamais pu expliquer les origines de ce mouvement, encore aujourd’hui, on ne sait pas pour quelles raisons une petite algarade estudiantine s’est terminée par ces flots de mécontents dans les rues. Qu’importe de comprendre, mais au moins qu’on ne dise pas que c’était une belle bouffée d’air que se permettait une jeunesse flouée par la rigidité morale. Ce qu’on veut nous faire croire. Surtout, ne recommencez pas. C’est inutile, voyez comme ça se termine, vos révoltés deviennent des hommes pantouflards et satisfaits. N’est-ce pas July ? N’est-ce pas Kouchner ?
April 23 le voyageVoyage au bout de la nuit. Quichottine en parle dans un de ses billets, et je réponds plus longuement ici car ce roman fut pour moi une révélation essentielle. J’avais 20 ans et aucune obligation de le lire. Il est venu à moi normalement, j’en avais entendu parlé, j’avais étudié des extraits pour le bac peut-être, je l’ai pris sur l’étagère de la bibliothèque universitaire par gourmandise. Un voyage, une nuit… Je ne m’attendais peut-être pas à ce qui allait m’arriver. - bah ! m’a-t-on dit, cet antisémite vomitif, tu lis ça ? - Ah, bon ! … Et pourquoi pas ? Doit-on rejeter d’office tout écrit qui ne colle pas aux valeurs bien pensantes ? J’ai chassé de mon esprit cet antisémitisme, et je suis partie sur ce bateau. Oh ! Je ne l’ai pas pris tout de suite, l’Afrique, l’Amérique, c’était pour plus tard, au début ce sont les tranchées, la boue, l’ignominie. Au début Bardamu la honnit : « soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. » comme il refuse aussi l’amour qui est « l’infini mis à la portée des caniches ». Drôle d’univers dans lequel plonge une jeune fille qui a peut-être en elle encore tant d’espoir pour son futur. A moins que… Oui, à moins que déjà elle ne soit entachée de la brutalité de l’espèce humaine. Elle a tout lu sur les camps, elle a dévoré Primo Lévi, Robert Anthelme. Elle sait. Céline ne fait que confirmer la noirceur du monde, cette mort qui rôde partout déjà dans le corps dès la naissance, inscrite dans la chair, chair à canon, chair à esclaves, chair à vanité et vacuité… « Il n’y a pas de vanité intelligente. C’est un instinct. Il n’y a pas d’homme non plus qui ne soit avant tout vaniteux. Le rôle du paillasson admiratif est à peu près le seul dans lequel on se tolère d’humain à humain avec quelque plaisir ». Je retrouve les phrases, moi aussi d’instinct, mon livre a tant servi que celles qui furent lues et relues se détachent peu à peu et me viennent de suite au regard. Le rôle de paillasson… oui, ça marque à 20 ans de se dire que voilà la vie sociale résumée d’emblée. Je n’ai jamais eu de démenti, en tous cas pas dans le monde du travail où s’agitent les pantins de la faim. De la faim de reconnaissance. J’existe, je fais ça, ça, je fais gagner la boîte, je suis bon, le meilleur, oui, j’écrase un peu les autres au passage… mais c’est pour l’entreprise, etc. Je me reconnais ? Aussi. Je n’ai pas d’entreprise à sauver, mais personne n’est à l’abri, pas la peine de se prendre pour mieux que les autres. Autant que faire ce peut je défends mes valeurs, mais aussi ma petite existence pitoyable. Abandonner l’amour propre, écrit Céline, c’est devenir léger. Comme un paillasson ! Après ? Après, on fait comme on peut. Mais il y a aussi des cœurs bons dans le roman, ils sont si rares qu’ils valent d’être soulignés. C’est Molly en Amérique, et c’est Achille en Afrique, et Bardamu le regardant dormir le trouve bien ordinaire et regrette : « ce serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons et les méchants ». Mais le voyage continue jusqu’au bout de la nuit, et Ferdinand Bardamu s’enfonce au cœur de cette humanité qui fait froid, je me souviens du passage de Lola qui fait soigner sa mère atteinte d’un cancer du foie, et il lui dit qu’elle est inguérissable et même que c’est héréditaire. Lola se décompose. Oui, la mort est héréditaire, pardi ! Aucun médecin ne peut la soigner, ils prennent le pognon, mais on crève quand même. Et on crève aussi sous les machines infernales de l’usine où le chronomètre impose la cadence, on crève partout, à petit feu ou très vite. Quelle importance, petits vermisseaux que nous sommes, et puis en vol on prend quand même de bons moments et on en fait un chagrin juste pour s’occuper avant de mourir : « c’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir », écrit-il en quittant Molly. Pour devenir soi-même. Combien cette petite expression de rien du tout peut se développer à l’infini de chacun. Un chagrin. Devenir soi-même. J’ai longtemps divagué sur cette petite phrase, parce que du chagrin, j’en avais déjà ma dose à 20 ans, et je ne sais pas si je suis devenue moi-même pour autant, il m’a fallu plus de temps sûrement, le temps d’une digestion lente, et le parcours que j’ai suivi n’était pourtant pas désespéré, il était porteur de foi puisque j’ai donné vie. Mais Céline dirait que c’est biologique, atavique cette reproduction forcenée. N’empêche que c’est bien le plus bel amour que je connaisse, un instinct, un égoïsme de plus, car ils n’ont pas demandé à naître. Ils sont là chauds, vivants, avec leur chagrin aussi. Et puis « le bonheur sur terre ça serait de mourir avec plaisir, dans du plaisir…le reste c’est rien du tout, c’est de la peur qu’on ose pas s’avouer, c’est de l’art. » De l’art. De la peur. Et l’art qui sursoit la peur. Ecrire pour la conjurer, peindre, composer, sculpter c’est vivre au-delà d’elle. C’est l’apprivoiser un peu, engager se tête et son corps dans ce plaisir qui sublime. Et aimer. Un verbe qu’il ne conjugue pas. Un verbe qui n’est pas dans les marges du livre, absent. Comme si le mot « âme » de la même racine n’en avait pas besoin. Comme si pour « la sauver » il s’imposait ce silence. Mais dans ce silence, il dit son peu de foi en l’humanité, il la décapite de ses agitations amoureuses grandiloquentes, y compris l’amour de sa mère sur lequel il ironise fort méchamment. Alors pourquoi ce livre ? Pour tout ce que je viens de dire et bien plus encore, oui bien plus. Cette lucidité : descente aux plus profond des miasmes qui sommeillent en nous, rien ne lui échappe, toutes nos lâchetés qui par la sienne s’étalent au grand jour, tous nos petits tours de passe-passe pour vivre encore et encore, avoir son bout d’os à ronger, nos mesquineries pour écraser les autres, nos ressentiments amères qui empoisonnent l’ordinaire, notre impossible langage qui ne peut être entendu qu’à moitié dans le meilleur des cas. Notre solitude si lourde, immense. Cette dénonciation : des pantins que nous sommes, tenus en laisse par nos dirigeants avides, de cette patrie bouffeuse de chair, de ces usines bouffeuses d’âmes, de ces nantis qui bouffent sur le dos des autres, etc. Cette langue : magique. Il suffit d’écouter Fabrice Lucchini pour comprendre.
March 01 InsomnieQuand la nuit s’installe dans la morosité et que frétillent en moi les douleurs habituelles qui voudraient encore que je les caresse, je prends sur l’étagère l’un des romans commencé depuis des siècles et que je lis à petite dose. J’en ai plusieurs qui sommeillent alternativement : « Vivre pour la raconter », de Gabriel Garcia Marquez, « La montagne de l’âme » de Gao Xingjian, et "Cassandre" de Christa Wolf. Je pense que je ne les terminerai jamais, je les ouvre, ils me passionnent chaque fois que j’ai les yeux dedans, puis, pour je ne sais quelle raison je m’en détourne pendant des mois. Le plus avancé est celui de Garcia Marquez. J’ai relu deux fois son « Cent ans de solitude », avec le même plaisir, ma première lecture provoqua une tempête dans ma cervelle, je n’avais jamais rien lu d’aussi foisonnant, joyeux, dérisoire, fracassant, hilarant et grave à la fois. Je me régale avec son autobiographie, mais je suis fainéante. J’avance un chapitre ou deux pages, c’est selon, puis je me prends à rêver. Ce qui est sûr c’est que j’ai chaque fois l’impression de l’avoir quitté la veille, c’est comme une assurance que la mémoire fonctionne. Par contre le livre de Gao Xingjian me demande plus d’efforts, son écriture est magnifique, c’est pourquoi je le saisis le moins possible, parce qu’à chaque fois je suis comme un étranger dans une contrée inexplorable, même si je me souviens très bien du personnage et de sa quête, je me perds vite dans la forêt, tout comme le dernier des personnages que j’ai abandonné en route. J’admire la couverture du livre exécutée de ses propres pinceaux, qui se lit à l’endroit ou à l’envers, et de quelle que façon qu’on la regarde surgit le mystère insondable d’un rocher, une brume, d’un sommet, métaphore d’un impossible voyage, d’une destinée douloureuse, d’un espoir inaccessible. J’avais visité son exposition à la charité de Marseille, et je m’en souviens comme d’un moment éblouissant ; tous ces verts et gris évanescents, jeux de lumières, jeux d’ombres épinglés aux ouvertures de la coupole blanche me donnaient de la voltige, j’étais comme sur un fil, le fil tendu de l’éphémère, et de l’intensité de ces minutes bénies renaît intacte l’émotion éprouvée devant le trait épuré d’un trajet de vie. Puis je tends la main vers celui de Christa Wolf et sa Cassandre qu’elle recherche jusqu’au berceau de notre civilisation en Crète, dans les pas de la civilisation minoenne, où écrit-elle, la femme avait, elle en est persuadée, un égal pouvoir avec celui de l’homme, et malgré la légendaire tyrannie de Minos. Elle cherche, fouille, parcourt les traces de la mythique Cassandre, celle qu’on ne croyait jamais, qu’on traitait de folle et qui pourtant savait. Ses prédilections désastreuses se sont toujours vérifiées. Christa Wolf s’interroge à toutes les pages sur ce rôle-là dans l’histoire des hommes qui n’écoutent jamais et préfèrent l’internement de ces oracles plutôt que leur raisonnement. Et toujours depuis, de désastre en désastre, ils n’entendent bien que ceux qui les soutiennent. Et je ferme les yeux tout à mon rêve mythique. L’instant d’après, je me demande si je vais poursuivre le fabuleux et envoûtant roman de Pamuk, mais toute cette neige m’étouffe ce soir, j’ai besoin de soleil. Décidément je crois que je ne lirai pas. La nuit avance, mais sachant que pour l’instant le sommeil me fuira. J’enclenche un CD de Bach, cadeau de mon fils. Le doigté de Glenn Gould m’envoûte suffisamment pour que je cesse de naviguer dans le passé du présent.
February 27 Journée sans.
Parce que l’hédonisme me sied, je tente autant que faire ce peu de ne pas en oublier les principes. Mais à chaque jour, on ne peut demander l’impossible. Les miasmes de l’enfance surgissent au détour de je ne sais quel rêve et m’enlève des lèvres le goûteux de la vie. Parfois il suffit qu’un poète chanteur abandonne sur les rives houleuses son talent pour que tout à coup je me sente à la dérive. Pourtant j’ai acquis depuis que je vis sans contrainte conjugales, depuis que j’ai laissé dans l’antre d’une thérapeute les gestes qui m’ont violée à 13 ans et les mots qui m’ont tuée à 16 ans, une tranquillité d’esprit que je savoure pleinement. Alors ? Hier encore, entourée d’amies autour d’un repas, puis d’une vidéo, tout chantait. Tout chantait presque. Je sentais venir en moi cette tristesse héritée parce qu’au loin, un que j’aime avait les ailes coupées, parce que tout près de moi un que j’aime avait été oublieux, parce qu’un peu plus loin un père que je venais de revoir et que j’aime n’est jamais plus seul pour que je puisse lui parler, et en passant près du cimetière, une pensée pour mes mères mortes qui ne me glacent plus le sang, mais qui m’apprennent chaque fois qu’elles me manquent. Quel poison envenime ainsi les heures qui s’égrènent ? Le pessimisme désespéré que renie Albert Jacquard me va à merveille. Je lis le « monde diplomatique », incroyable ce qu’il réjouit lui aussi. Au sommaire ; la guerre d’Irak et la position positive des USA qui croit la gagner ; le Mexique qui grâce à l’ALENA a perdu une grosse majorité de ses petits paysans et qui creuse l’écart entre ceux qui vivent bien et tous les autres, si nombreux, qui croupissent dans la misère (le jour où le Mexique fut privé de tortillas) ; les banques en difficultés (à Londres et ailleurs) nationalisées pour les pertes et qui seront re-privatisées pour les profits… avec l’argent du contribuable, cela va sans dire, le traité constitutionnel qui sera adopté pour l’Europe au détriment de la démocratie (fumisterie, d’ailleurs que cette démocratie !)… Je dois être masochiste par moments, je cherche l’embrouille avec moi-même. J’ai bien mis de la musique, j’ai bien fait mon petit yoga (respire ma fille, respire)… mais je n’ai pas su écrire. A part ces quelques lignes insignifiantes. Mon long récit attend. Pas une ligne. L’autre entrepris il y a des mois figé à la page 32. Petite nouvelle, petit poème : pas une ligne. J’ai le poème de celui qui jette à l’eau son talent qui se murmure sans arrêt dans la tête en boucle, genre obsessionnel dépendant, et je suis incapable d’agir, genre léthargique décérébrée. Et en plus je peine à vomir tout ça, là sur ce papier virtuel qui n’a même pas d’odeur. Allez basta ! « gémir est également lâche », écrit ce stoïcien pathologique de Vigny dans la mort du loup.
February 16 Emir KustoricaJe suis allée voir le dernier film d’Emir Kustorica, et comme d’habitude je me suis laissé guider dans son univers loufoque et déjanté. Pourquoi je l’aime ? Justement parce qu’il est fou. D’une folie à laquelle j’adhère pleinement. Et « Promets-moi » fut un moment de pur plaisir, avec du rire tout le temps, des fusillades sans morts comme dans les dessins animés, (un seul des personnages explose), un homme volant (la graine de poésie), des paysans tellement attachants avec leur réalisme et leur idéalisme, des gangsters gros méchants qui le paient très chers à la fin, et des gangsters très gentils, le grand et le petit comme dans Laurel et Hardy, mais en pugnace et totalement hors les normes, un adolescent amoureux, une vache intelligente, etc. Un régal vous dis-je. Mais Emir Kustorica ce n’est pas seulement ça, même si généralement ses films laissent les spectateurs sur une ouverture optimiste, ou au moins un possible utopique, je l’aime parce qu’il est bien le seul à mêler savamment les rires et les larmes, les interrogations et la légèreté, le drame le plus tragique au sourire le plus large. Le quotidien de ses personnages n’est jamais simple, tout comme la vie, les petites choses qui font tout déraper pourraient arriver à n’importe qui, et en même temps c’est impossible, il donne à rêver. Particulièrement dans « la vie est un miracle » qui se passe dans la guerre Serbo-bosniaque, et qui finit sur de l’amour, grâce à l’ânesse dépressive. Tous les animaux ont une place chez lui. Ils sont généralement plus philosophes, plus intelligents que leurs maîtres et nous amusent tout autant car ce sont des personnages à part entière. Je suppose que les tournages doivent être épiques ! Et mine de rien dans toute cette agitation bien soutenue par une musique relevée et rythmée il donne à réfléchir sur la condition humaine. Les milieux auxquels il s’attache sont toujours populaires, nous ne sommes jamais dans la gentry bourgeoise ou intellectuelle mais avec les gitans, avec les malfrats, avec les paysans… Un de ses plus beaux films : « Papa est en voyage d’affaires » nous touche autant par le réalisme des situations présentées dans les relations conjugales, extraconjugales, familiales, par le regard de l’adolescent, toute cette tendresse qui déborde, que par la fantaisie avec laquelle le sujet est traité. Ce sont toujours les déchirures de ces hommes et ces femmes qui ne sont jamais sortis de leur enfance et qui font comme ils peuvent pour vivre encore et encore. Bien d’autres films m’ont émerveillée : « Underground », « le temps des gitans », « chat blanc chat noir »…. Un univers dans lequel on peut ne pas entrer, mais quand on s’est accroché ne serait-ce qu’une seule fois… on ne peut s’en passer. Poétique, totalement fou, musical à souhait, un tourbillon réjouissant. C’est le mot juste : réjouissant car lorsque je sors de la séance, je suis sur un nuage, un petit nuage chaleureux et souriant, je flotte et c’est bon. January 23 A l'école de l'irrespect.Je dois parler de M. J’avais écrit un récit pour elle : « elle est différente » (voir le lien ci-dessus), une jeune enfant de 15 ans qui est un peu à part, fermée, incapable de communiquer avec les autres, surtout avec les adultes. Close. Sa meilleure amie vient de tenter un suicide. Elles sont donc séparées. J’ai vraiment de la colère contre les adultes responsables d’une situation qui dégénère. Agressée avant les vacances de noël par des gamines du collège, la surveillante qui était venue sur le lieu de la bagarre n’avait pas trouvé plus intelligent que de dire « tu l’as cherché ». Sa mère convoquée a dû discuter sur deux fronts. Le professeur principal vint faire part des doléances de ses collègues. Son attitude farouche, ce mépris qu’elle affiche, insupportable. Elle a eu un avertissement qui nuit aux résultats au conseil de classe avec 14 de moyenne. Allez comprendre ! La CPE avait dit à S., la maman, qu’elle la tiendrait au courant pour la suite des sanctions imposée aux filles. Jamais, on ne l’appela, jamais elle ne sut rien. On apprend le RESPECT à l’école ? Depuis la rentrée M. rase les murs du collège, elle se fait quotidiennement insultée par une dizaine de cinquième. S. l‘apprend, demande rendez-vous, mais il est difficile à obtenir, finalement elle en obtient un et ce jour-là, M. est à nouveau agressée. C’est de sa faute. Voilà ce qu’entend S. Les huit gamines concernées le disent toutes et le répètent, elle nous cherche. La CPE bien entourée de ses nombreux ouvrages de psychologie récite sa leçon. M. a besoin d’être aidée… mais pas par l’établissement on dirait. Les filles ne peuvent plus bouger désormais, les sanctions sont sévères. Mais S. sait qu’elles se pavanent et autour de M. le vide se fait, les uns et les autres prennent la défenses des punies. Elle tient le choc, elle continue de raser les murs. Toujours close et laminée. Personne ne peut savoir sa souffrance, sauf ceux qui l’ont vécue. Je suis révoltée par tant de bêtise, Mme le proviseur, hautaine et arrogante, renvoie à S. son incompétence de mère, sa fille devrait être soignée, n’est-ce pas ? pourquoi pas internée ? Ils en seraient soulagées tous. M. ne veut pas aller à la gendarmerie, car là-bas, ils la connaissent pour sa fugue de l’an dernier, et comme elle est très subtile et qu’elle analyse avec pertinence ce qu’elle voit des adultes, elle sait d’avance qu’ils ne la soutiendront pas parce qu’ils l’ont cataloguée comme meneuse, vu qu’elle avait du répondant. Et au collège, cette situation l’emmure un peu plus aussi. Elle fait les petites bêtises de l’ado, l’autre jour elle a passé du blanc sur une vieille autorisation de sortie dont elle n’avait pas eu besoin afin de partir à 16h. La CPE jubilait au téléphone, elle a laissé des messages sur le téléphone fixe, portable, pour signifier : ah ! vous voyez comme elle est ? Qu’ajouter ? Je sais je prends partie, d’office. Mais je ne supporte pas les jugements intempestifs. Oui, M est une enfant blessée, oui, ils le savent un peu. Mais personne pour la prendre telle qu’elle est, avec ses accrocs et ses dérives, ses brisures et ses plaies. On la regarde comme un OVNI. Ce sont des adultes qui font ça, des formateurs, des gens qui devraient avec un peu de lucidité la protéger. On ne l’aime pas, personne n'est obligé de l’aimer, elle n’en demande pas tant. Mais c’est une enfant. Et on lui fait injustice. Moi, je me garde de condamner ces filles de 13 ans qui agressent, elles aussi, elles ont besoin d'aide, et je ne crois pas qu'en les laissant jouer à leurs peits jeux cruels on les sauve..
January 05 Lettre au ministre de l'immigrationMonsieur le Ministre,
Je vous écris pour vous dire toute la honte que j’éprouve à vivre dans mon beau pays avec à côté de chez moi, sur cette terre natale que j’aime poussent des centres de rétention qui rappellent les années noires du XX° siècle, quand le Maréchal Pétain à Vichy édicta les lois antisémites. J’ai honte pour la France, terre d’accueil depuis des siècles, fière de l’être et qui s’aligne sur les autres pays de l’Europe qui excluent ces gens qui viennent de pays pauvres et que nos pays riches maintiennent dans la pauvreté pour raisons financières.
Je suis indignée par vos méthodes épouvantables qui humilient et détruisent des familles comme celle de la famille Ali qui est restée 30 jours au CRA de Lyon, qui aurait dû sortir car c’était la limite de rétention, mais pour laquelle vous avez affrété un avion spécial afin de vous en débarrasser au plus vite, alors que le dossier préparé pour la demande d’asile allait passer en jugement. Aujourd’hui je ne sais rien de cette famille qui a rejoint l’Albanie, et dont le père était grandement en danger là-bas, son frère venait d’être assassiné, sa mère maltraitée, et il était attendu tout simplement parce qu’il avait été garde du corps d’un homme politique qui n’était plus en grâce. Cette famille a vécu avec ses deux petites filles, Sarah de 3 ans et demi, Léa de 21 mois, trente jours d’emprisonnement, seulement parce qu’elle n’avait pas de papiers. Non, elle n’était pas condamnée pour actes délictueux, mais ils ont été traités comme des criminels. En France on garde à l’intérieur des barbelés des innocents. Des enfants. Et pour moi elle symbolise toute l’horreur que vous faites subir à d’autres personnes, à d’autres enfants. Ces enfants que vous maintenez dans ces camps ne vous remuent donc pas la conscience, vous qui bafouez la loi de la protection des mineurs ?
Je suis citoyenne de France, vous êtes responsable devant moi, de vos actes car votre poste vous me le devez comme vous le devez à tous les citoyens français, vous êtes redevable de vos décisions devant tous les français. Et puisque vous aimez bien les chiffres, vous n’êtes pas sans savoir que le coût d’un seul retenu est élevé : environ 1500 euro. Cet argent vient de nos impôts, peut-être ai-je là un argument de poids, vous qui ne respectez aucunement la dignité humaine, il vous touchera sûrement plus.
En attendant, moi, petite citoyenne sans pouvoir sinon celui de vous écrire pour vous soumettre mon indignation, je vous juge et vous condamne pour ce que vous faites à ces personnes, à ces enfants.
Je ne vous souhaite pas pour 2008 la réussite de vos indignes projets.
Voilà, c'est fait ma lettre est postée. Je l'ai écrite sous l'impulsion de RESF (éducation sans frontières) et je l'assume. December 22 Alexandre Jollien, ce qu'il me dit.Passons à Jollien. Tellement indispensable. Voilà un homme qui ne s’est pas laissé enfermer dans son handicap de naissance et qui se demande, dans son dernier livre, pourquoi il est triste, alors qu’il a tout : la reconnaissance de ses pairs, une femme et deux enfants adorables. Il cherche à se construire avec la philosophie et nous entraîne sur les traces de ceux qui l’ont aidé : Boèce, Epicure, Schopenhauer, Erasme, Spinoza et… Etty Hillesum. Il leur écrit, il écrit aussi à Dame Philosophie et à la Mort. Dame Frayeur lui répond, et c’est un des meilleurs chapitres dans lequel il analyse grâce à Erasme l’omnipotence de la peur. Comment échapper à ce qui nous effraie ? Comment faire pour conjurer l’angoisse de mort ? « Ne cherche pas la sécurité hors de toi. Ne rêve pas d’un monde sans danger ni malheur… » La sécurité hors de soi ? N’est-ce pas un thème d’actualité depuis toujours. Cette grande peur des autres, de ces pas comme nous, de ces parias, mendiants, méchants loups garous…de l’autre, celui qui me menace sans cesse avec sa grande gueule, sa grande carrure, son haleine d’alcoolo etc. Longtemps je l’ai connue, je la croise encore, parfois, mais suis-je honnête ? J’évite de me mettre dans des situations difficiles et je ferme ma porte à clef. J’entendais à la radio un SDF qui ironisait sur les bénévoles de l’association Don Quichotte qui préfèrent aller dormir sous les tentes avec les démunis plutôt que de les inviter à dormir chez eux. Ridicule. Mais c’est la peur qui empêche d’accueillir le passant comme au vieux temps où sur la table une assiette était prête pour le pèlerin et une grange ouverte. L’hospitalité n’est plus de mise, on se craint trop les uns les autres, et les SDF entre eux forment des tribus et ces tribus s’ignorent, ou se chamaillent ou s’agressent. Grise, grise les berges de la Seine alors que l’association votait pour le rose, le chaud, le doux. Ces ingrats ! Ces mal fichus ! Ces malotrus ! Jollien dit encore « Sans parler encore de tous les maux que l’homme fait à son semblable, tels la pauvreté, la prison, l’infamie, la honte, les tourments, les embûches, les trahisons, les procès, les outrages, les fourberies… ». Il affirme, s’appuyant sur l’éloge de la folie d’Erasme, que ce qui désarme la peur est qu’on cesse de lutter contre elle : « personne ne me résiste s’il n’accepte pas simplement l’incertitude et renonce à tout maîtriser. » Et il conclut son ouvrage sur la confiance : « d’accord » il reconnaît son échec. « D’accord », il accepte et par là même se délivre d’un espoir. La confiance seule « ouvre la vue ». Oui, la confiance. J’ai discuté de la mort dans la dernière séance avec Pascale et je lui ai soutenu que je croyais fermement, quel que soit l’âge, qu’on lâchait prise. Le fœtus, la mort subite du nourrisson, l’adolescent peuvent lâcher prise, y compris dans l’accident. Les jeunes garçons que j’ai eu comme élèves et qui sont partis, j’en suis convaincue, se sont détournés de ce qui ne les intéressait plus, pas de futur, le désert existentiel. Je ne généraliserai pas, personne n’a demandé la bombe qui lui tombe sur le nez, la machette assassine, la chambre à gaz, le carambolage inextricable. Je parle de cas isolé, de celui qui part parce que c’est l’heure. J’ai lu « la mort intime » voilà quelques années. L’auteur raconte ces fins de vie dans les mouroirs actuels en France. Certains ne peuvent partir sans le pardon qu’ils doivent donner ou recevoir, sans l’assentiment des leurs, cet adieu qui les libère de la vie. Quand tout est en ordre, ils peuvent lâcher la vie. Je me souviens d’avoir beaucoup pleuré sur ce livre qui est venu peu après le décès de ma mère. Elle s’est éloignée sans mon accord, peut-être que je lui en veux encore.
December 01 Vous avez dit futilité?01.12.07 Je voulais faire l’éloge de la futilité. Mais je ne peux pas. J’ai trop de lourdeurs graves qui cimentent mes journées. Comment rester léger quand on entend que des familles (avec leurs enfants) sont internées dans des camps de transition avant d’être expédiées vers leur pays d’origine. Moi, ça me rappelle trop Vichy, ces camps, ça me donne la nausée. Les hommes ne changeront donc jamais, ne leur suffit-il pas d’appauvrir les plus pauvres, d’exploiter des mains d’œuvre sous payées, ou carrément soumise aux dures lois des travaux forcés. Ne leur suffit-il pas d’amasser des richesses, de les entasser dans leur coffre-fort, dans leur maison, dans leur jet privé ? Ne leur suffit-il pas de manger chaque jour à leur faim, de dormir paisiblement dans la chaleur de leur demeure bien isolée, avec chiens méchants et gardiens armés ? Ne leur suffit-il pas de fabriquer ces armes meurtrières, qui, ils le savent, feront encore d’étranges fosses communes d’où jailliront quelques membres mal recouverts d’enfants, de nourrissons ? Ne leur suffit-il pas que le monde soit dans leurs mains ? Qui sont-ils ? Mais qui sont-ils, ces affamés de pouvoir, ces accumulateurs de lingots ? Une poignée de rapaces soutenus par un grand nombre de serviles qui ramassent les miettes. La frivolité ? J’avais dit ça moi ? Ces sans papiers que notre police nationale ramasse et entasse, ça ne vous rappelle rien à vous ? Vous acceptez cette idée ? Ce ministre de l’identité nationale, ça vous rassure, vous ? Qui sait, un jour on remontera votre réseau génétique et on trouvera bien quelque étranger sur vos branches. Et dans le silence vous ferez vos bagages et vous vous soumettrez comme tant avant vous se sont soumis à leurs lois. Après cette furie dévastatrice vos descendants, s’il vous en reste, pleureront la barbarie, et la dénonceront, on dira « plus jamais ça », et tout se calmera, pour cinq ou six décennies, le temps qu’on oublie, et tout recommencera. Frivolité ? Frilosité des uns, lâcheté des autres, soumission du plus grand nombre. Peur toujours. Alors l’éloge de la futilité, je le laisse à ceux qui peuvent.
November 09 Antigone ou la vie
Je publie ici le texte que j’ai écrit avec plaisir sur mon autre blog dans le cadre d’un jeu et qui m’a permis de me prendre pour Antigone. (clin d’œil à Marie)
Lettre au syndicat des héros de la littérature.
Vraiment, je n’en peux plus ! Il me faut rétablir un peu de vérité dans ce fatras mystique et je vous demande de l’aide pour effacer ces siècles d’infamie. Depuis qu’un dénommé Sophocle me fit naître en trace écrite, j’ai réjoui ces rapaces de lecteurs qui se délectent de ma jeunesse inexpérimentée pour trafiquer mon histoire personnelle. Encore trop souvent on présente dans les théâtres une pièce d’Anouilh, avec qui je suis devenue, paraît-il, figure de la résistance ou symbole de l’adolescence butée dans ses vérités, sans concession, quasiment un syndrome. Moi, petite fille de 10 ans qui avais accompagné mon père aveugle pendant son voyage dans la Grèce et ses environs, on m’a rendue laide, brunâtre, implacable dans sa certitude de détenir la vérité. Je voudrais aujourd’hui qu’on se calme un peu. On m’a assez tuée. Et avec tant de délectation que c’en est devenu abject. Bien sûr, Henri Bauchau m’a redonné une dignité de femme. Je sais ce que je dois à ce poète belge, et m’incline devant une oeuvre qui me rafraîchit un peu, qui enfin fait de moi un être humain capable d’autre chose que de rébellion contre son oncle, contre les instances politiques, contre les décisions injustes… Sous sa plume je suis belle (il n’est pas trop tôt), aimable (ouf !) amoureuse (enfin !), si pleine de sagesse et de qualités que je me sens plus forte avec lui qu’avec aucun autre. Mais je regrette que Bauchau, comme Sophocle et Anouilh, se soit lui aussi amusé à me laisser agoniser dans cette grotte infâme. Ce qu’ils ignorent c’est que je serais morte avant d’y pénétrer parce que j’étais claustrophobe. De plus, Henri Bauchau, ce poète pour qui j’éprouve une tendresse toute particulière, a élevé mon personnage à un tel degré de perfection que je demande grâce. Comment égalerais-je jamais cette femme sensuelle, compatissante, aimante et dévouée, capable aussi de tenir l’arc contre les ennemis de Thèbes. Ils ne savent de moi que ce qui les arrange. Si j’ai résisté à la loi de Créon, je n’étais pas du tout prête à sacrifier ma vie, j’ai juste donné l’exemple, et j’ai fait des émules puisque le corps de Polynice leur a été arraché et a eu une sépulture décente. Et puis ce cher Créon a toujours été un oncle admirable avec Ismène et moi. S’il détestait mes frères il avait pour nous deux comme pour ma mère Jocaste, une affection sans faille. Il ne m’aurait pas condamnée pour un peu de terre sur le corps de Polynice. Il m’a condamnée parce que la loi est la loi, même inique, même imbécile, même tyrannique, personne n’échappe à son courroux. Ce n’est pas que je veuille le défendre, le pouvoir l’avait perverti comme il pervertit tous ceux qui s’en approchent, mais il ne m’a jamais fait souffrir dans cette grotte. Il n’aurait pas pu le supporter. J’étais une fille pleine de vie et d’espoir. Il a seulement imaginé cette mise en scène et avec Hémon nous nous sommes échappés. Mais personne n’a voulu le savoir, ça n’arrangeait pas leurs histoires, il leur fallait une petite héroïne bien dure, bien courageuse, bien rebelle. Un mythe, voilà ce qu’ils ont fait de moi, un pauvre petit mythe sur lequel ils se sont acharnés pour élaborer leur tragédie humaine, pour démontrer avec perversité combien une jeune gamine intègre, ou mieux combien l’intégrité, n’avait pas d’autre issue que la mort. Eh bien non, je refuse de porter ce chapeau. Dites-leur que la lutte contre toutes les injustices n’a pas forcément ces conclusions funestes, et que si l’ouvrage est sans cesse à recommencer (pour cela voir avec Pénélope), elle conduit aussi à des victoires tranquilles. Merci de transmettre à tous ceux qui m’emploient à mauvais escient. Antigone.
Je sais, je ne suis pas complètement idiote, le mythe est nécessaire. Son refus de plier devant Créon et qu’on peut interpréter comme « buté » ne l’est pas, parce que sa mort programmée apporte du sens au combat. Sa jeunesse refuse le raisonnable quand ce raisonnable est incompatible avec ses valeurs. Que ce soit les rites funéraires qui interpellent Antigone est sans importance, car ces rites représentent autre chose que la religion et ses dieux. Les valeurs qu’elle défend vont au-delà de la piètre prière, on touche à son humanisme, on touche au refus de la tyrannie. Ce qu’elle ne supporte pas c’est le monde que Créon lui propose, les lois implacables qui l’empêchent de vivre selon ses vœux. La liberté de penser et de pouvoir le dire, de pouvoir agir comme son cœur le sait. Elle représente un idéal qu’on ne peut pas suivre quand on tient à la vie plus qu’à ses convictions. Mais j’avais envie de la ramener dans le giron de l’ordinaire, de lui donner un dimension plus palpable, plus proche de la réalité. La dimension d’une Lucie Aubrac par exemple qui risquait sa vie, c’est sûr, mais qui mesurait les risques et qui faisait preuve d’une imagination lui permettant de s’en sortir vivante, car la vie est la valeur suprême. Bien sûr, on peut voir aussi chez Antigone l’adolescente intransigeante, mais bof ! c’est la limiter injustement. Et les adolescents s’ils sont dans l’opposition face aux conventions, n’en sont pas moins raisonnables et capables de louvoyer pour obtenir gain de cause sans faire couler le sang (en général). Les extrêmes existent évidemment, mais ils sont porteurs d’une souffrance qui provoque plus que la prise de risque habituelle. Ce n’est pas le cas d’Antigone, elle l’aime la vie mais ne peut souffrir l’injustice faite aux siens, et elle sait que cette injustice durera longtemps, c’est pourquoi elle ne peut accepter de vivre dans ces conditions infâmes. Les lois de Créon ne seront qu’une prison pour elle, et même avec Hémon pour compagnon. Ce personnage tragique qui m’a toujours terriblement touchée me transperce de je ne sais quel mystère. Avait-elle le choix ? Je crois que oui. Elle aurait pu mentir, mais c’était trahir ce qu’elle était au plus profond d’elle-même, et son passé, son voyage avec Œdipe l’avait sans doute initié à la profonde connaissance de soi et des hommes. Et cette connaissance l’avait élevée au-delà de ce que Créon pouvait comprendre. Ce n’est pas une Antigone sans concession que nous croisons chez Anouilh, c’est une Antigone au fait de l’humanité, et qui ne peut supporter le petit os d’espoir que son oncle lui propose, car vivre en contradiction avec sa nature profonde relève de l’impossible. Quelle vie aurait-elle eu entre Hémon et la tyrannie de Thèbes ? Une petite vie d’épouse insatisfaite, alors qu’Antigone était faite pour régner. Reine, elle se serait épanouie comme Jocaste avant elle. Elle était l’héritière. Elle devait donc, comme sa mère, se pendre dans cette grotte pour achever le cycle infernal d’une tragédie profonde. Et qui n’est pas unique, c’est bien pourquoi on s’y reconnaît et qu’elle traverse les siècles. Le problème de l’héritage est ainsi posé, on transmet plus qu’un patrimoine génétique, on transmet notre histoire personnelle, nos errements, nos travers, nos souffrances, nos déviances mêmes inconnues, mêmes ignorées. Antigone termine le cycle oedipien, seule Ismène la soumise survit. Peut-être cette petite dernière ne portait pas les stigmates de l’inceste. Elle n’a pas suivi son père, elle n’a pas protégé ses frères, elle existait pour elle avant d’exister pour le clan. C’est sûrement ce qui la sauva et ce qui la laisse dans l’ombre, dans l’insignifiance, car elle ne fait pas sens. Je m’aperçois en écrivant autour d’Antigone que mes doigts courent sur le clavier comme si ce sujet était intarissable, je le crois, incapable que je suis de cerner tout ce qu’elle nous dit d’elle et surtout de l’humanité. Grande figure de la mythologie, autant qu’Œdipe, sinon plus, elle montre que tout n’est pas si simple. Œdipe, c’était clair, il tue son père sans le savoir, épouse sa mère sans le savoir, et quand il sait se crève les yeux, vérité trop dérangeante pour la regarder. Pour elle, finalement c’est plus complexe et je dirai plus subtil. Pourquoi suit-elle son père ? Quel élan la pousse sur les routes ? Quel élan plus tard la pousse à mettre de la terre sur le corps de son frère ? Pourquoi revient-elle à Thèbes ? Et qu’on ne me parle pas de destin, parce que Thèbes c’est son enfance, toute son enfance, c’est son bonheur, tout son bonheur. En fait elle ressemble quand elle meurt à une vieille dame qui a accompli ce qu’elle se devait d’accomplir, car le devoir est pour elle plus fort que tout. Sans doute Jocaste l’a-t-elle, plus que ses autres enfants, éduquée dans ce sens. Antigone est celle qui porte la couronne de sa mère. Sa dignité de fille de reine la conduit naturellement à protéger les siens, et à s’abandonner à la mort plutôt que de survivre petitement enfermée dans les remparts de Thèbes, elle qui a connu toute l’aventure des routes grecques. Je crois que je vais cesser ce délire personnel autour de ce mythe, car elle n’est qu’un mythe, qu’une histoire inventée pour les hommes. Mais avouons que ces récits antiques portent en eux de nombreuses questions sur la nature humaine, c’est pourquoi d’ailleurs ils sont encore lus et joués et réécrits.
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